LETTRE DE DINGLE (84)
(du Crouesty, Morbihan, à Dingle, dans le Kerry,SW Irlande)
du Samedi 2 Juin au Mardi 5 Juin 2018
Samedi 2 Juin, 11h. A larguer les amarres. Le temps est magnifique, la visibilité excellente qui permet de distinguer très nettement Belle Ile depuis Méaban.
Balthazar sort royalement du chenal d’entrée de son port d’attache, ses vastes coffres et ses volumes sous les planchers remplis à ras bord d’avitaillement pour 4 mois (en dehors du frais bien sûr) et de pièces détachées et de rechanges pour 3 à 4 années de navigation autour du globe.
Je vous épargnerai la longue liste de 3 pages tapées serrées à la machine de l’avitaillement. Quelques éléments en donnent cependant une petite idée : douze bocaux de mijotés au poule et diverses préparations de volaille préparés dans le Perche par le neveu de Gilbert (Rotrou), éleveur de volailles, et soigneusement conditionnées par Nicole, charcuterie sous vide de Plampinet (Vallée de Névache) apportées par Jean-Jacques (Auffret), une dizaine de bocaux de viandes et légumes du Massif Central, ramenés par Alain,(Boisset, du nom je suis sûr, du prénom moins, pardon « Alain »), le mari et chouchou de Céline (Carrière), 10 magrets, une trentaine de morceaux de confits d’oie voisinent avec deux côtes de bœuf dans le gros congélateur, 15L d’huile d’olive, 75 pots de confiture bonne Maman, 20 boîtes de lentilles, 20 boîtes de pois chiches, des kilos de couscous, 90 sachets de potages, 40 boîtes de thon, 40 boîtes de sardines ou maquereaux, choucroutes, ratatouilles, 400 sachets de tisanes, 630 sachets de thé, 10 boîtes de crème de marron, 1500 galettes bretonnes ou biscuits LU. Pour les boissons personnes ne devinerait que les 4 bidons d’eau de 5L sont remplis de rhum, jouxtant des vraies bidons de 5L d’eau prêts en cas d’évacuation rapide dans le radeau de survie (attention à ne pas les confondre dans la précipitation), complétant la réserve de cubis de rouge, rosé et blanc, ainsi que les jus de fruits ou whiskies, bouteilles de vieux rhum, champagne ou pastis. Je ne mentionne pas la liste des produits de ménage pour trois ans introuvables ailleurs que dans notre douce France (éponges, lessive St Marc, eau de javel, …) sans compter 6L d’acide chlorhydrique pour désentartrer les tuyauteries des toilettes de temps à autre. Pour couronner le tout un superbe jambon pata negra de 9 kilos repose majestueusement à l’air sous son torchon à carreaux de grand’mère serré sur son présentoir en bois lui-même boulonné dans l’ébénisterie du carré. Il ne faudrait quand même pas se faire assommer par une cuisse de cochon espagnol par gros mauvais temps quand tout ce qui n’est pas bien arrimé vole !
Comme vous le voyez nos aventuriers des glaces ne sont visiblement pas décidés à bouffer (seulement) du phoque ou les produits limités des supérettes du Groenland ou des bases vie du Grand Nord Canadien.
L’alimentation c’est important, mais les soins en cas d’urgence, aussi. Bertrand (Duzan), frais émoulu de son stage de secourisme et survie en mer, et Bénédicte ont soigneusement conditionné la pharmacie du bord qui a été complètement renouvelée depuis notre expédition en Antarctique. Dans un un gros équipet sont rassemblées des trousses bien marquées, avec des codes de couleur, contenant le matériel médical, les pansements et sutures, ou les médicaments pour la digestion, les allergies, le nez, les yeux ou les oreilles, le cœur etc….Une trousse solidement conditionnée est facilement accessible pour les soins ordinaires et contenant le minimum nécessaire en cas d’évacuation rapide du bateau.
L’autonomie cela se mérite ! Mais alors, quelle liberté !
Ce départ aujourd’hui c’est l’aboutissement d’un travail commencé dès le mois de Novembre dernier par une réunion à Meudon des équipier(e)s analysant la route de l’expédition 2018 de Balthazar, et de tous les travaux préparatifs nécessaires. Objectif : l’Alaska via l’Irlande, l’Islande, le Groenland, le Passage du Nord Ouest de l’archipel Nord Canadien, l’océan glacial arctique, le détroit de Béring, la mer de Béring et l’Est des îles aléoutiennes, Kodiak puis Seward près d’Anchorage où Balthazar hivernera 7 mois au sec dans un chantier nautique.
Quatre mois d’une superbe aventure dont la date d’appareillage était fixée au 1er Juin 2018 conditionnée par l’ouverture espérée du verrou de glaces du Passage du NW aux environs du 15/8.
Pour être parés pour une telle entreprise nécessitant une autonomie quasi-totale une liste de 9 pages serrées de travaux de préparation de Balthazar était dressée. Révision de tous les équipements principaux : révision 5000h du moteur (le groupe a été révisé l’an dernier et n’a besoin que de l’entretien courant),, remplacement du propulseur d’étrave, démontage et contrôles en atelier des démarreurs et alternateurs, du guindeau, remplacement de la bague hydrolube et du joint tournant d’arbre d’hélice, remplacement des amortisseurs des pales de l’hélice repliable, mise en place d’une cartographie et d’un programme de navigation sur tablette Androïd ainsi que d’une passerelle Iridium GO donnant une redondance complète bout en bout (batteries, antennes, connectique, logiciels, carto messagerie…) de l’installation fixe de Balthazar, l’impossibilité d’obtenir par satellites Iridium les fichiers gribs et cartes météo devenant ainsi très improbable comme le risque de perte de la cartographie (la fixe travaillant avec C-Map, la tablette étant chargée avec Sailgrib et Navionics). Par précaution le gréement (qui a atteint 10 ans et 55000 miles) était révisé, les étais du génois et du solent ainsi que les émerillons des deux enrouleurs remplacés, les voiles révisées et le génois remplacé, le gréement courant révisé. Le radar était monté sur un support mobile lui permettant de rester horizontal à la gîte. La chaudière du chauffage a été remplacée lors de notre croisière en Ecosse/Norvège de l’an dernier. Le loch était remplacé, les compas des pilotes Furuno et Raymarine compensés. Le zodiac a été renouvelé. Tels sont les principaux travaux de cette longue liste comportant un grand nombre de divers, dont l’embarquement de 26kg de gaz propane donnant une autonomie supérieures à 6 mois.
Les travaux sur le gréement étaient faits par Technigréement à La Trinité début Mars, les travaux de carénage et sur la coque faits par le Chantier Nautique du Vieux Port à la Rochelle fin Mars/début Avril. C’est là aussi que furent faits les travaux de révision du moteur par la Secodi, des équipements électriques par Nautic Elec et de l’électronique par Pochon.
J’avais fait la programmation et l’enchaînement de ces tâches avec des marges que j’estimais suffisantes mais un problème vicieux nous a donné du fil à retordre jusqu’à la veille du départ et explique pourquoi nous avons appareillé avec un jour de retard sur la date fixée à l’Automne dernier.
Il est intéressant de l’expliquer.
Comme souvent il trouve son origine dans une modification. Comme sur l’écrasante majorité des bateaux le radôme du radar de Balthazar était monté sur un support fixe, solidaire du mât. L’inconvénient de ce montage simple est qu’à la gîte (couramment 15° voire plus) le radar illumine latéralement l’eau ou le ciel plutôt que les cibles. Ayant besoin d’une bonne détection des dangers (icebergs ou growlers notamment) par navigation sans visibilité (brouillard, neige, nuit) au cours de cette expédition j’ai décidé de le faire monter sur un support pivotant sur un axe parallèle à l’axe de roulis du bateau. Le radôme reste ainsi à peu près horizontal, ses mouvements d’oscillation étant freiné par un amortisseur à bain d’huile. Tout se passe bien sauf qu’au retour de la Trinité un contrôle avec les détecteurs de fuite électrique révèle une liaison à la coque du + batterie 24V et du + batterie 12V. Caramba !
Sur un bateau en aluminium on ne badine pas avec les fuites électriques qui peuvent entraîner une corrosion électrolytique et même percer la coque. Le + et le – des batteries et de tous les équipements sont isolés de la coque et un testeur permet de contrôler cette isolation. J’appelle l’électronicien sous-traitant qui a changé le câble du radôme pour vérifier ensemble au Crouesty ce qu’il se passe. Il constate qu’en retirant la connexion du câble du radar la fuite disparaît, confirmant bien que c’est la nouvelle installation qui est la cause du problème. En retirant un par un au niveau du coffret pied de mât les quelques 16 fils contenus dans le câble il constate avec moi qu’il suffit de retirer la connexion du blindage du fil vidéo pour que la fuite disparaisse. Etant pris par le temps pour respecter la sortie de l’eau pour carénage programmée le 26/3 je décide de faire poursuivre l’investigation de cette fuite à La Rochelle par Stéphane (Moreau) de Pochon qui a fait l’installation de toute l’électronique du bateau lors de sa construction. Après investigation celui-ci conclue ( à tort nous le verrons) que c’est le nouveau câble qui est en cause et nous décidons de le changer à nouveau. Délai de commande chez Furuno Bordeaux du nouveau câble, remplacement du nouveau câble et rebelote fuite électrique. Stéphane conclue alors après discussion avec ses collègues et avec Furuno que c’est l’isolement du chassis du radôme du mât qui doit être défectueux. Effectivement en remontant le nouveau support mobile Technigréement avait mal fait cette isolation. Retour au Crouesty où Technigréement intervient pour isoler parfaitement les boulons de fixation du support mobile à la chaise du mât. Rebelote la fuite est toujours là. Mesure incertaine de la résistance d’isolement sous le crachin. Technigréement (Jérôme) intervient à nouveau quelques jours après pour parfaire l’isolement en montant les pattes du châssis du radôme sur platine téflon et boulons téflon.
Comme l’œil de Caïn la fuite est toujours là franche, rouge et robuste sur mon tableau électrique!
Jacques Ortais, patron de Technigréement, a alors la bonne idée de me recommander un électronicien d’Arradon (golfe du Morbihan) pour venir apporter un œil neuf sur ce problème tordu. Philippe (Royer) de E4 arrive tout de suite alors que les délais commencent à être très tendus (nous sommes le 31/5 !). Il mesure une résistance d’isolement du support du radôme par rapport au mât de 5 mégohms jugée tout à fait satisfaisante. Le montage du support est maintenant correct. Il démonte le couvercle de l’antenne et ne note rien d’anormal. Sous le crachin il rentre chez lui en disant que la nuit porte conseil.
Le lendemain il est là à 10h. Des mesures de résistance sur les tresses des raccords du pied de mât conduisent à suspecter une mise à la masse de la tresse du nouveau câble au niveau du pied de mât. Effectivement Philippe, en remuant le câble à ce niveau, fait disparaître la fuite. A démonter les vaigrages du plafond de la cabine de la coursive (cela nécessite une téléconférence avec Antonio du chantier Garcia et Bruno l’excellent ébéniste de Garcia qui a fait des vaigrages dont la démontabilité ne saute pas aux yeux ; ah ces clips cachés !) pour faire glisser le câble dans le col de cygne de pied de mât jusqu’à faire apparaître une blessure nette qui laisse apparaître la tresse du câble. Bingo : en remplaçant le câble installé à La Trinité qui finalement n’était pas en cause Stéphane n’avait pas démonté les vaigrages mais le col de cygne pour pouvoir faire passer et glisser le câble. En remontant le col de cygne un boulon est venu écraser le câble en le perçant ; l’empreinte est nette. La mise à la masse de la tresse de blindage du câble à la coque par le boulon était quasi-parfaite ! On se trouvait dans le scénario vicieux de la « surpanne », les interventions et erreurs d’analyse ayant introduit une deuxième panne en cours de route.
Chapeau Philippe Royer, qui, têtu comme un breton, c’est lui qui l’a dit, s’est acharné à trouver le loup. On arrose cela avec lui et aussi avec soulagement !
Faire cette investigation qui se sera finalement étalée sur deux mois y compris à la dernière minute au milieu de la multiplicité des tâches à accomplir quand on part pour une telle aventure n’était pas simple et, il faut bien le dire, un peu stressant.
Un grand merci à tous ceux et toutes celles qui ont fortement contribuer à la préparation du bateau et de son avitaillement, mention spéciale à Jean-Pierre (Merle) dit JP, Jean-Jacques (Auffret), Bertrand (Duzan), Bruno (Thomé) et mention toute spéciale à Mimiche qui, aidée par JP, a fait à Nantes puis sur place, une grosse partie de l’avitaillement.
JP a mis à contribution ses talents d’électronicien et d’informaticien, on n’est pas Sup Elec et ancien développeur de guidage de missiles antichars à Nord Aviation pour rien, en développant un pilote automatique, Georges, qui n’utilise que l’information du GPS en se passant de la référence magnétique qu’utilise tous les pilotes automatiques pour avoir une référence de cap. Pendant près d’une semaine en effet, dans le passage crucial du NW, nous serons si proches du pôle magnétique que les lignes de force du champ magnétique seront toutes proches de la verticale. En conséquence elles ne pourront plus induire un couple permettant au compas de s’orienter. Résultat : sans Georges nous serions obligés de barrer 24h sur 24.
Bertrand quant à lui s’est chargé du choix puis de la prise en main d’un drone qui nous permettra, espérons le, de grimper à 100m ou plus au-dessus de Balthazar pour repérer les polynies (zones d’eau dégagées de glaces) qui nous permettront de trouver notre chemin. Il devrait nous apporter une vision très supérieure à la vigie installée, transie de froid, sur la deuxième barre de flèche, comme ce fut le cas de Claude (Laurendeau) au Spitzberg sur Marines. Dans ses soutes Balthazar emmène une jolie mallette bleue contenant Eole, le capteur de force qui permettra de valider dans différentes situation de mouillages et de vent la validation du simulateur de mouillage que j’ai mis au point. Bateau d’ingénieurs vous dites ?
Mention particulière à Elizabeth et Pierre (Dubos) qui nous apportent peu avant le départ un Kouign’amann. Sur l’enveloppe Elizabeth a écrit de son écriture fine : « Bon vent, sera meilleur tiédi au four… » touchant d’affection.
Le vent est faible qui n’aide pas beaucoup le Perkins à sortir de la baie de Quiberon et passer La Teignouse ; ça y est, la bouée Goué Vas Sud est virée et le cap mis sur la jument des Glénans en laissant la pointe des Poulains de Belle Ile sur bâbord. Avec un vent d’ENE de force 2 le bateau avance au petit largue par mer calme seulement parcourue par une légère houle mais il faut maintenir le moteur à régime réduit et hélice à grand pas pour avoir une vitesse suffisante.
A 20h40 Balthazar double la pointe de Pen March et son fameux phare d’Eckmuhl. L’équipage formé pour cette première étape, de Bruno (Thomé), Michel (Glavany), Philippe (Van Oost) et de moi-même se prépare pour la nuit.
Me voilà seul pour mon premier quart de nuit de cette nouvelle aventure. Je dis adieu à la Bretagne et aux côtes françaises que Balthazar ne reverra pas avant 3 ou 4 années. Le phare de l’île de Sein, puis celui d’Armen, à l’extrémité de la chaussée de Sein que nous laissons à tribord, nous saluent. A la fin de mon quart, à 1h du matin, je ne peux résister à rester avec Bruno qui prend la relève, pour virer à 2h10 la bouée Ouest de la chaussée de Sein qui marque pour nous la fin des dangers de la côte. Le vent d’ENE est maintenant établi à force 3 en s’éloignant de la côte. A l’allure du travers cela est suffisant pour bien avancer et le moteur s’est tu. Balthazar est maintenant bien en route en mer d’Iroise, cap sur la côte SW de l’Irlande. Le capitaine peut aller au dodo.
Lundi 4 Juin. La traversée a été rapide avec ce vent d’ENE qui a progressivement monté à la force 4 puis 5. Au travers puis au petit largue Balthazar filait bien sur cette mer peu agitée à agitée. Hier le temps était si beau que nous avons déjeuné dans le cockpit, bermudas et lunettes de soleil de rigueur. Pas courant en mer celtique !
A la fin de la nuit je lis sur le livre de bord : « beau clair de lune, progression royale en route directe ». Au début de l’après-midi la côte irlandaise est aperçue ; quelque temps après le phare du Fasnet est bien distingué à environ 7 milles sur tribord.
Le vent fraîchit au cap de Mizen Head en passant au NNO. Il nous oblige à rouler le génois pour dérouler la trinquette autovireuse. Ce sera plus efficace pour remonter en tirant des bords ce solide force 5 vers la baie de Dingle.
Le capitaine s’en veut de ne pas avoir choisi un point d’atterrissage plus à l’Ouest qui nous aurait économisé un ou deux bords au près serré.
Le Perkins est mis à contribution pour gagner en cap et passer plus facilement les pointes SW de l’Irlande contre le courant.
Durant la nuit le vent faiblit car nous sommes maintenant à l’abri de la côte que nous serrons. C’est au moteur que Balthazar entre dans la baie de Dingle sous un ciel étoilé magnifique.
A affaler la Grand’voile avant d’entrer dans l’étroit goulet puis le chenal bien balisé de nuit qui nous conduit au petit port très protégé de Dingle.
A l’entrée Funji, le gros dauphin qui nous avait accueilli exactement là il y a 25 ans avec Marines , vient nous saluer. Funji, c’est l’attraction de Dingle. Ce gros dauphin qui est dans sa quarantième année parait-il, monte la garde et accueille les bateaux dans ce goulet. Nous l’avons vu chaque fois que nous sommes passés ici. Demain il fera sursauter Alain et Marie-Laurence (Content) qui font une sortie de kayak de mer après avoir posé leur sac sur Balthazar pour prendre la relève de Michel et Philippe qui nous quittent ici. Voir sortir de l’eau ce gros dauphin à quelques mètres de son kayak au ras de l’eau est certainement « surprenant ».
Je ne pensais pas qu’il se lèverait si tôt. Il est 5h locales ce Mardi lorsque nous tournons les amarres avant de prendre un solide « breakfast ».
A nous les pubs irlandais.
Aux parents et ami(e)s qui nous font la gentillesse de s’intéresser à nos aventures nautiques à travers ce carnet de voyages.
Pour lire d’autres lettres de Balthazar ou voir des photos et documents visitez le site de Balthazar artimon1.free.fr
Equipage de Balthazar :
Le capitaine, Bruno (Thomé), Michel (Glavany) et Philippe (Van Oost).